mardi 10 mars 2026

 Pardon Maman!  


Woman, 

(Pardon Maman)

 

Film d’Anastasia Mikova et Arthus-Bertrand sorti le 4 mars 2020 que, dès que possible, je visionnerai plus tard, m’incite, j’espère, à mieux comprendre les femmes en général, et partant ma propre mère.  Cela me fait remonter au seize octobre 1956.  René, âgé alors de 15 ans et moi son frère de dix-huit mois plus jeune, nous venions d’entrer dans l’une des chambres de la maternité de l’hôpital d’Ixelles, place des Saisons.   Dès que nous aperçûmes notre mère en pleurs, les traits tirés, vieillie d’un coup de dix ans, je m’effondrai la tête sur son lit en sanglots.   La naissance du bébé s’était mal passée, contrairement aux six précédents accouchements. Après l’aîné et moi Georges, nés sous les bombardements (des Alliés) à Bruxelles, plus de cinq années s’écouleront pour voir apparaître Claudine en 47, les jumeaux Jean-Luc et Jean-Marie en 50 et Paul en 1951. Lucio notre père est Portugais, un pays neutre qui n’avait donc pas pris part au conflit contre les Allemands ; ce qui lui permit, en fin 42, de s’embarquer avec sa petite famille dans le dernier train pour Lisbonne.

 

- Pour la petite histoire, paraît-il que notre paternel avait dessiné le plan de l’implantation d’une usine à Vilvorde fabricant des moteurs d’avion pour la Luftwaffe qui furent dissimulés dans mes couches culotte pendant le voyage.  Ces croquis furent remis à des agents secrets du service de Sa Majesté George VI (Entre deux Georges, avec ou sans s, c’est bien la moindre des choses, n’est-ce pas ?) PR. Lisbonne était la plaque tournante de l’espionnage pendant la Seconde Guerre mondiale.   Ah oui, j’oubliais ! :  grâce à ces plans, cette zone industrielle fut bombardée sans trop de dégâts aux alentours pour les civils, d’après l’un de ces hommes de l’ombre venu féliciter notre père ce héros. 

 

  -  Cependant, après l’Armistice, notre mère rentrât en Belgique avec ses deux enfants, sans son mari qui avait d’autre talent que le dessin.   Plutôt volage le jeune Portugais ! C’était plus fort que lui : il fallait qu’il renoue, un peu trop intimement avec quelques-unes de ses compatriotes ! Delà une rupture de plus de trois ans !   Cependant maman de retour en Belgique, seule avec ses deux petits garnements : René, mais surtout moi le plus insupportable, elle finira par pardonner à l’infidèle   et lui permit de la rejoindre en fin des années 46 à Nivelles...Nous logions alors à trois dans une seule chambre,   chez sa propre mère, bonne-maman qui s’était remariée, après deux ans de veuvage, avec un certain Lucien Couniot, d’où naîtront Lucienne et Hubert, sa demi-sœur et demi-frère...Cette nouvelle famille d’accueil nous acceptât pas vraiment  avec bonheur.  Faut savoir que notre mère encore adolescente à quinze ans, s’était enfuie de Nivelles pour échapper à ce beau-père aux mains baladeuses ; se réfugiant à Bruxelles chez sa tante Elise, sœur aînée de Georges son papa disparu depuis trois ans, le cadet d’une fratrie de douze.  De ces tentatives d’approche du deuxième époux, jamais elle n’en dira mot à sa propre mère. On sait aujourd’hui, puisque les voix des femmes se libèrent de plus en plus que c’était le secret de beaucoup de jeunes filles nubiles.   Delà, sans doute, ce malaise par notre incursion, lorsque nous débarquâmes du Portugal ... du haut de mes quatre ans à l’époque (les enfants sentent des choses), c’est peut-être une des causes de mon sale caractère révolté, mais aussi sûrement une des bonnes raisons de notre maman pour rappeler son mari après ces plus de mille nuits et jours de séparation !)

 

– Pour en revenir à ce triste souvenir du 16 octobre 1956, son dernier né ne bougeait plus depuis quatre jours avant l’accouchement.   Par trop d’aisance dans ce ventre maternel,  élargi par ses premières portées, l’enfant en se retournant s’était étranglé autour du cordon ombilical, selon la sagefemme...ce qui ne consolera pas cette maman effondrée ...toutes ses premières grossesses s’étaient bien passées pourtant; quant au papa, ne sachant quoi faire pour atténuer sa peine, avait-il eu raison de   l’empêcher ce dernier regard à cette partie d’elle-même qu’elle avait porté en elle pendant près d’un an?..., ce beau bébé   de plus de huit livres, aux grands yeux bleus et paré déjà d’une belle chevelure noire, comme il nous l’avait décrit ?     La petite sœur sera inhumée au cimetière d’Ixelles, près de notre grand-père maternel, Georges Fronville, enterré en 1933, âgé de trente-six ans.  Notre mère en n’avait alors que douze !   Son père, artisan boucher et musicien trompettiste de fanfare, perdit la vue en fin de vie suite à un diabète de type 1.  Aux derniers jours avant sa mort, il priera sa fille de lui jouer la Marche turque de Mozart, sur le nouveau piano qu’il venait de lui offrir ; hélas, ce sera sans voir couler les larmes de la jeune pianiste en herbe.  Si elle retrouva le sourire, au moins   jusqu’à ce 16 octobre 1956, ce fut grâce à ses six enfants et ce mari   débordant d’ingéniosité pour la (et nous) faire rire, malgré que l’argent se faisait rare !  Enfin maman s’évertuait souvent, pour se convaincre elle-même sans doute, en nous    disant « que plaie d’argent n’est pas mortel ».

 

  Nos parents se rencontrèrent pour la première fois sur la scène de l’Alhambra en 1939, à l’occasion d’un concert au profit de la Pologne, envahie par les tanks nazis.  Lui, jeune et brillant étudiant, inscrit à la faculté de Solbosch pour une formation d’ingénieur, a plus d’une corde à son arc à son palmarès, disons trois de plus avec son violon (qui n’est pas que d’Ingres mais) qu’il faisait vibrer avec maestro ; elle, secrétaire d’avocat et, comme déjà énoncé plus haut, excellente pianiste.   En duo, les deux jeunes artistes interprétèrent La méditation de Thaïs de Massenet et le Chant du cygne de Camille Saint Saëns ...Elle lui sourit ... et nous voilà...de sourire en sourire on peut construire un monde, n’est-ce pas ?

Hélas, tout a basculé après ce triste seize octobre 1956 !    Cette maman inconsolable ne pouvant plus rester à la maison suite à ce drame, décida de chercher un emploi extérieur.  Sûrement   pour éviter de sombrer dans une mélancolie dévastatrice due à la perte de Martine, mais, in fine, peut-être aussi pour mieux sursoir aux besoins du ménage. D’accord, au corps défendant du paternel dépensier sans compter, son excuse, c’était pour la distraire : restaurants, spectacles, etc.).   C’est ainsi qu’ils décideront d’ouvrir un restaurant.  « - Au moins les enfants n’auront jamais faim », s’exclama un jour ce père, pourtant directeur commercial d’une usine de meuble à Vilvorde.  Le Mouton d’Or, 21 Petite rue des Bouchers ouvrira ses portes le 21 juillet 1958 avec son slogan « Manger portugais dans le plus parisiens des restaurants bruxellois » …Ah oui ! Petite parenthèse au sujet du papa.  Je ne l’avais pas encore précisé, Lucio, né à Santarém, le 12 mai 1920, débarquât en Belgique à l’âge de neuf ans.  Son père, Dom  Alfredo-César Salles, ruiné suite à un incendie qui ravagea ses terres, fut engager comme  contremaître par la société Macadam et quitta son Portugal pour la Belgique.  Il participa aux routes du littoral ... principalement ce tronçon de la première autoroute partant de Nieuport vers La Panne...ou dans le sens contraire : de La Panne à Nieuport.  Son fiston ne parlait que le portugais, quand il entama le troisième primaire à neuf ans...Dès lors, il sera premier continuellement jusqu’à la première année d’université où, paraît-il, il obtint les plus hauts points jamais atteint depuis la fondation de l’institut.  Hélas, études interrompues suite à la rencontre de notre mère, de la guerre et la naissance de René !  Néanmoins, en tant que dessinateur industriel talentueux il eut rapidement un emploi pour nourrir sa petite famille dès fin 1940.

 Bon !  Il ne s’agit pas ici de faire l’éloge du père, un homme très possessif et dominant, mais de cette période où j’avais effectivement constater en 1959 -60, que les femmes, dont ma mère, qui décida de divorcer après une année de l’exploitation du Mouton d’Or au cœur de Bruxelles, n’avaient pas le droit d’ouvrir un compte en banque sans l’accord du mari.    Il faut savoir que malgré le succès du resto, notre paternel était devenu violent et jaloux de cette très belle femme, son épouse ; il   dépensait toujours plus, confondant recettes et bénéfices.    La clientèle admirait cette élégante restauratrice d’un genre nouveau, aux allures   de Greta Garbo, pas du tout conforme aux standards de cette profession.  C’est vrai qu’à Bruxelles, entre les bistrots-gargotes populaires et les maisons de renommée du bien manger, il y avait comme un manque d’une catégorie de restaurants à prix démocratiques tout en gardant une certaine élégance d’esprit et de raffinement de bonne bourgeoisie !     Mais bien chère famille vous devez savoir aussi que, depuis la perte de Martine, les relations amoureuses se faisaient de plus en plus rares.  Mon père ne semblait pas trop comprendre qu’il lui faille du temps à cette maman en souffrance avant que les choses se remettent dans la normale.  Ma mère finalement prit la fuite en allant ouvrir un autre restaurant « le Flambée » au 24, rue Francart (près de la Porte de Namur – Ixelles).  Cependant, pas encore divorcée, il lui fallait pour le registre de commerce, également l’accord du mari.   Enfin une certaine Françoise vint à son secours.  Mais à l’époque, à mes dix-huit ans, je ne comprenais pas cette incursion féminine dans la vie de ma mère et je lui en voulus énormément.

 

 Pardon maman!         

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire