Les pendules à l'heure, S.V.P.
Oui mes cadets de sœur et
frères, entre six et dix ans de moins que moi, ce passage où notre maman quitte
notre père, devenu franchement impossible à vivre, j’aurais peut-être dû
préciser plus tôt qu’elle vous emmena avec elle habiter au-dessus de la Flambée.
Vous êtes quatre, encore à l’âge de
cette fraicheur juvénile... complices, entre sept et tes douze ans, petite sœur.
René (malheureusement ne pourra témoigner)
et moi sommes exclus, non pas par manque d’affinité (votre admiration pour vos
grands frères protecteurs est bien naturelle), mais nos occupations, presque
d’adulte, sont d’un tout autre ordre.
Vous êtes des écoliers, nous, les aînés, découvrons le monde des
travailleurs avec leurs forces et leurs faiblesses, mêlées aussi d’hypocrisies
et de sournoiseries, surtout dans ce milieu de l’industrie hôtelière (ce métier
au service du ventre de ceux qui ont tendance à ignorer le larbin, ce qui le
rendra parfois médisant), et toi sœurette, tu séjournes plus souvent chez ta Mamy,
notre grand-mère paternelle. Que
vous n’ayez pas été perturbés par la présence de cette Michèle et cet entourage
à caractère lesbien et pédéraste qui plana tout un temps dans son nouveau
restaurant, qui de ce fait vivotait, et que maintenant en me lisant vous voilà
offusqués par ce récit, cela me soulage et me réconforte que notre Maman ait
réussi à vous préserver.
L’origine du drame – si on considère cela
comme un drame -, c‘est le succès de ce Mouton d’or. « Ouvrir un restaurant avec six
enfants, mais vous êtes fous ! » - les mots de Maître Rubens (le
parrain de Papa) ; un monde qui s’ouvrait à cette famille, un peu naïve, face à
ce quartier des bas-fonds dans le cœur de la cité...et pour exercer une profession
pour laquelle nous n’étions pas vraiment armés...Cette bénédiction « diabolique » :
une clientèle nombreuse ; de nouveaux sympathisants adeptes au
plaisir de la bonne table et du bon vin qu’offre ce lieu d’allégresse, grâce à
un Lucio, notre père, par ce côté affable et très communicatif. Cela aura son revers de médaille.
Progressivement, puisqu’on ne refuse pas ce verre de l’amitié aux clients
reconnaissant, le gentil mari attentif au bien-être de son épouse, l’alcool
aidant, se métamorphosera en tyran jaloux et violent au moment de compter la
recette en caisse en fin de journée. Argent
sacrée pour celle qui se voulait être prudente (elle est fille de commerçant)
...à dépenser pour celui qui se prend pour le chef incontesté de la
réussite de la nouvelle entreprise et qui veut continuer la fête après la
fermeture (fils d’un seigneur portugais ruiné – on n’a beau nous avoir
raconté que c’est suite à un incendie qui ravagea ses terres, je commence à
avoir de sérieux doutes ! - ). Notre mère avait compris que pour se préserver
avec ses enfants en bas âge, la solution était d’ouvrir un restaurant ailleurs
– vu que ce moyen marche si bien ! Il
lui fallut un courage énorme.
Heureusement elle reçut, en plus du soutien de ses nouvelles amies et
confidentes qui se méfiaient, soit par nature ou par mauvaises expériences de
la gent masculine et patriarcale, l’aide de certains des fournisseurs du Mouton
d’Or qui avaient remarqué les différends qui opposaient leur client : la
patronne et le patron de cette nouvelle auberge qui sera l’amorce du ventre de
Bruxelles : l’Îlot Sacré aux cent restaurants.
Je sais en première lecture, que
vous pourriez être choqués. Relisez.
Vous remarquerez qu’il n’y a pas la moindre ligne où j’écris quelle
vous avait abandonnés. Mais à l’époque, moi j'ai dix-huit ans et
vois cela autrement. Et miracle de
l’écriture pour ce plongeon dans le passé, justement cette analyse me permet de
clarifier cette zone noire et de comprendre réellement et, sachez ma sœur et
vous mes frères, que c'est surtout de l'admiration qui ressortira au
sujet de Maman qui n’abandonnera pas ses nouvelles amies qui l’avaient
aidée à rompre avec ce patriarche qu’elle n’aura pourtant jamais cessé d’aimer,
mais c’était une question de survie pour vous.
Non Maman, j’en arrive à cette conclusion, n’a jamais été vraiment une
lesbienne, encore que cela ne soit pas un mal en soi, ce que je me rends compte aujourd’hui, la preuve : son mariage avec Pierre Doucie, cinq années
plus tard. Mais l’avait-elle autant aimé ce sosie de
Raimond Rouleau, ce célèbre comédien bruxellois, au point de régulièrement lui
demander des autographes, qui, au début 1987 ne se réveillât pas du service d’Oncologie de l’Institut
Bordet, vingt ans après leur mariage, à soixante-sept ans, autant aimé que le père
de ses six enfants ? Quarante
années plus tard, à ses genoux devant elle, elle lui avouait à ce Lucio,
qu’elle l’avait toujours aimé...Notre père pourra mourir en paix, trois jours plus tard, un mercredi 13 octobre 1999, en pleine forme, mais victime d'un AVC. C'était son souhait: surtout pas comme un vieux moribond dépendant, quasi paralysé comme son propre père en 1939. Dom Salles Alfredo César de Santarem était âgé de soixante-trois ans.
Á +
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